Treize Minutes Marseille, 2e édition, 4 décembre 2014

13 minutes MarseilleLa 2e édition de Treize Minutes Marseille se déroulera le jeudi 4 décembre 2014 à 20h00 à la BMVR Alcazar de Marseille, sous la forme d’une série de mini-conférences de 13 minutes,  un « butinage » intellectuel  inspiré du format des TED talks nord-américains.
Six intervenants de divers horizons, allant des sciences humaines et sociales aux sciences expérimentales, prendront la parole :

Pascale Chavet : « De la suffisance du kangourou qui voulait marcher sur Mars »
José Deulofeu : « Pourquoi ne parle-t-on pas comme on écrit ? »
Alexandre Gaudillière : « Ma preuve préférée »
Valérie Gontero-Lauze : « De l’escarboucle à la noix »
Jean-Luc Mari : « Le bon, la brute et le triangle
Eric Vivier : « Immunité contre le cancer »

L’entrée est libre. Les réservations sont closes. Le reste des places sera distribué sur place à l’ouverture des portes à partir de 19h30. La soirée peut être suivie en direct en streaming.

Cet événement est organisé par Aix-Marseille Université en partenariat avec le CNRS, La Région PACA, La DRRT PACA, le laboratoire d’Excellence Archimède, l’Institut de mathématiques de Marseille (AMU/CNRS/CM), le laboratoire d’informatique fondamentale (AMU/CM/CNRS) et le réseau Culture science PACA.

Source: Treize Minutes Marseille, 2e édition, 4 décembre 2014

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L’archiviste et l’action culturelle au XXe siècle. L’action innovante de Jacques Levron aux Archives départementales du Maine-et-Loire (1931-1954)

Par Natacha Potéreau Natacha Potéreau, L’archiviste et l’action culturelle au XXe siècle, l’action innovante de Jacques Levron aux Archives départementales du Maine-et-Loire (1931-1954), , mémoire de recherche du master Histoire, Document (métiers des archives), 2014, 89 p. L’objectif de ce mémoire est d’observer à une échelle locale la mise en place d’une politique culturelle publique, notamment dans les services d’archives. Pour ce faire, le choix s’est porté sur un archiviste départemental du Maine-et-Loire, Jacques Levron1. Ce dernier fait en effet figure de précurseur par […]

Une démarche d’archéologue : l’historien et les témoignages de 1914-1918

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Il existe une véritable archéologie de la Grande Guerre qui a mis au jour un tank britannique, la tombe collective de l’auteur du Grand Meaulnes et de ses soldats, celle des Grimsby chums, et tant d’objets de la vie quotidienne des hommes des tranchées1.Si l’on veut  parler des cahiers et carnets de combattants ou de civils et des correspondances échangées pendant la guerre entre le front et l’arrière, quel est le rapport avec l’archéologie ? C’est que ces témoignages écrits sont eux aussi des objets, des traces matérielles que l’historien, comme un archéologue, doit situer dans leur contexte s’il veut être capable de les comprendre. Alors, l’information apportée par le témoignage prendra toute sa valeur pour contribuer, en confrontation avec d’autres documents, à la connaissance historique mise à la disposition de nos concitoyens. Il restera à faciliter l’accès direct aux objets eux-mêmes ; ceux que l’archéologue a découverts sont exposés dans les vitrines ou entreposés dans les réserves des musées ; certains témoignages écrits de 1914-1918 peuvent devenir des livres, mais les autres ?

 

L’objet, dans son contexte

De quelques découvertes

Un témoignage écrit se présente toujours sur un support qui en fait un objet matériel. Il a une forme, on peut le toucher, le manipuler avec les précautions qui s’imposent. La grande différence avec l’archéologie, c’est que ces objets se trouvent rarement en creusant la terre. Encore que des écrits de résistants allemands au Troisième Reich aient été dissimulés dans diverses caches, certains même enterrés2.

Je ne connais pas de cas pour 14-18, mais je peux parler de formes de sauvetage in extremis. Ainsi, la correspondance du capitaine d’artillerie Georges Bonneau3 avec sa famille et avec la femme qu’il épousera après la guerre allait partir à la déchetterie, lors de travaux de réaménagement d’une maison de Toulouse. Le bouquiniste Marcel Thourel passait par là. Il récupéra ces vieux papiers qui sont devenus le matériau de base du mémoire de maîtrise de Sylvie Decobert, d’une qualité telle qu’il a été possible de le publier.

Les découvertes fortuites sont nombreuses. La correspondance croisée de la famille Papillon de Vézelay, parents, quatre fils mobilisés, une fille domestique à Paris, dormait dans une vieille malle dans le grenier de la maison achetée par Madeleine et Antoine Bosshard qui eurent la bonne idée d’ouvrir la malle, d’en inventorier le contenu et de faire appel à des historiens pour une publication. Celle-ci, à son tour, a inspiré un des spectacles audio-visuels du Centre d’interprétation de la Grande Guerre en Champagne, à Suippes4. Autre exemple, cet étonnant carnet d’une Albigeoise, Charlotte Moulis, qui était fille de cuisine au château de Clémery, en Lorraine, à deux pas de la frontière de 1914, et qui a été retrouvé dans le tiroir d’une commode achetée chez un brocanteur. Ces exemples, parmi beaucoup d’autres, permettent d’évoquer la masse de ce qui reste encore « enfoui », et vraisemblablement la masse de ce qui a été détruit, même si ce ne sont pas des siècles ou des millénaires qui nous séparent de l’événement que ces témoignages décrivent.

De quelques-uns de ces objets

L’objet peut arriver entre les mains de l’historien sous divers aspects. Le carnet de Louis Marceau est tel qu’il a été reçu par sa femme après la mort du combattant. Cette pratique de renvoyer à la famille les objets personnels des soldats tués est attestée dans d’autres carnets. François Blayac, officier d’administration de l’ambulance 1/66 en Artois, avait pour tâche d’effectuer les « successions », c’est-à-dire de gérer ce que l’on récupérait sur les morts. C’est un « déballage navrant et malodorant », écrit-il. Les hommes de l’escouade s’en chargeaient parfois eux-mêmes. Louis Barthas, par exemple, après la mort de l’instituteur Mondiès sous un bombardement, a fait parvenir son carnet à son épouse, à Pépieux, dans l’Aude.

Le caporal Barthas lui-même était considéré par ses camarades comme l’écrivain de l’escouade : « Toi qui écris la vie que nous menons », lui dit Ferié ; un autre, planton du colonel, lui apportait des tuyaux pour nourrir « le véridique roman de notre douloureux calvaire » ; jusqu’à un officier, le lieutenant Lorius, qui lui confiait des informations, sachant, dit Barthas, « que j’écrivais l’histoire de notre tragique épopée ». Survivant, rentré chez lui en 1919, redevenu le tonnelier Barthas, il a mis son texte au propre et a rempli ainsi plus de 1700 pages, illustrées de 300 cartes postales des régions du front, sur 19 cahiers d’écolier. Au total, un bel objet, peut-être un monument. Quant à Jean Coyot, un artisan de Carcassonne, lui aussi survivant en 1918, il a dactylographié son texte, il l’a organisé en chapitres précédés d’une préface, il a relié le tout et inscrit son nom d’auteur et le titre, Le Front, en caractères dorés sur la tranche, obtenant ainsi un livre en exemplaire unique à glisser dans sa bibliothèque.

Ces quelques exemples montrent la variété des formes de ces objets parvenus jusqu’à nous. Parfois, le premier accès de l’historien à l’objet est indirect, par exemple par la photocopie ou la transcription effectuée par un membre de la famille du témoin, mais il faudra toujours aller à l’objet original, car toute copie risque d’altérer le texte ou le contexte.

La nécessité d’établir le contexte du témoignage

Les archéologues actuels, critiquant ainsi les « amateurs d’objets » des siècles passés, sont très sensibles à la position de leurs trouvailles dans leur contexte, dans une tombe par exemple. Ils savent aussi aller du château à la chaumière, du trésor aux outils communs de la vie quotidienne. Les historiens de la Grande Guerre doivent imiter ces sages pratiques. Le contexte d’un témoignage écrit de 14-18 sera établi par une recherche sur l’auteur. Son état-civil : quel âge avait-il en 1914 ? était-il marié ? avait-il des enfants ? Un célibataire de 20 ans n’aura pas les mêmes réactions qu’un chef de famille de 35 ans, encore que carnets et correspondances montrent une maturité rapidement acquise en quelques mois de tranchées. La lecture des témoignages de Henri Despeyrières (né en 1893, mort en 1915), Victorin Bès (né en 1895, survivant), Charles Gaillard (né en 1897, mort en 1915), nous le fait découvrir.

Il faut ensuite obtenir des informations sur le milieu social du témoin, son niveau d’études, ses convictions religieuses, son engagement politique éventuel. En résumé, il faut en savoir le plus possible sur l’expérience de la personne dans la vie civile avant la guerre. Prenons ici l’exemple de quelques non mobilisés ayant tenu des carnets. Les sociétés savantes de l’Aisne en ont récolté et publié un certain nombre. Parmi ces auteurs, voici Alphonse Sallandre, qui, sur son carnet personnel tenu entre 1914 et 1918, s’en prend au capitalisme fauteur de guerre : il est bon de savoir qu’il fut un cheminot syndicaliste5.

Voici encore Charlotte Moulis, domestique de la famille de Moustier, et la vicomtesse Anne-Marie : les deux jeunes femmes ont décrit les six premiers mois de la guerre, alors qu’on pouvait encore habiter au château de Clémery parce que ce coin de la Lorraine était resté à l’écart des grands pilonnages d’artillerie. Une comparaison des deux textes est fort intéressante. Il a été question plus haut du château et de la chaumière, nous avons ici, dans le château, le salon et la cuisine.

Si le témoin est un soldat, cas le plus fréquent, aux renseignements évoqués ci-dessus il faut ajouter des informations concernant son état militaire. Dans quelle arme a-t-il servi ? L’artillerie ne connaît ni les affreuses conditions de vie, ni les pertes considérables de l’infanterie. Un cavalier est-il resté « monté », c’est-à-dire presque inutile, ou a-t-il été affecté aux tranchées ? Le grade est très important. L’officier, même subalterne et proche des hommes qu’il commande, a des avantages particuliers. Serait-il un excellent témoin, comme Maurice Genevoix, un lieutenant ne peut prétendre écrire au nom de ses hommes. Barthas, comme bien d’autres, a montré que, devant l’officier et même le sergent, l’escouade ne livrait pas « les vrais sentiments, le véritable esprit, le net langage du soldat, ni son ultime pensée ». Il faut encore situer les textes par rapport aux secteurs d’affectation : le front ou l’arrière-front ? un « coin pépère » ou « l’enfer » ? Il faut connaître la durée de l’expérience de guerre des auteurs. Ainsi, beaucoup d’Américains, arrivés au combat au milieu de l’année 1918 pour quelques semaines de guerre de mouvement, ont-ils eu des réactions différentes de celles des poilus français qui avaient vécu pendant quatre ans dans la boue et sous les obus6.

Enfin, on sera attentif au contexte de l’écriture. L’auteur appartenait-il au milieu des écrivains professionnels comme Barbusse et Dorgelès, ou à la catégorie des titulaires du certificat d’études primaires comme Louis Barthas, ou encore était-il le rédacteur de lettres en écriture phonétique comme Lucien Papillon ? L’auteur a-t-il écrit sur le moment, au jour le jour ? C’est le cas pour la correspondance, mais le contenu de celle-ci peut être infléchi par l’autocensure. Sur un carnet, par contre, on peut (presque) tout écrire. Mais l’objet qui aboutit entre les mains de l’historien est-il le carnet brut ? L’auteur a-t-il recopié son texte au propre ? Y a-t-il ajouté des compléments tirés de sa mémoire ? A-t-il « réécrit » longtemps après en altérant le sens ? Là on doit éviter les jugements à l’emporte-pièce. Chaque cas doit être étudié avec finesse. Xavier Chaïla a laissé trois versions successives de son témoignage : on a pu étudier les variantes, qui sont peu importantes. Charles Gueugnier a recopié, en Suisse en 1918, les notes prises en captivité en Allemagne ; quelques phrases nouvelles sont identifiables, placées volontairement par l’auteur comme un commentaire venant en complément. De même, les passages que Louis Barthas a ajoutés à ses notes après la guerre sont facilement repérables, par exemple lorsqu’il écrit, dans son récit de la défense de la cote 304 à Verdun : « Plus tard j’ai lu un livre du capitaine Henry Bordeaux, académicien, Les derniers jours du fort de Vaux où il y a beaucoup de bourrage de crâne. »

Une telle méthode de mise en contexte des témoignages a été appliquée à 300 livres, publiés entre 1915 et 1928, par Jean Norton Cru dans son grand livre Témoins, qui a été heureusement réédité en 1993 puis en 2006. Cette méthode reste d’actualité, à condition de ne pas la réduire à une grossière version caricaturale, produit d’une lecture partielle et superficielle. Si l’on veut parler de Norton Cru en connaissance de cause, il faut avoir lu attentivement le gros volume de 727 pages et son complément de 1930, Du témoignage, qui fournit une importante anthologie de récits de combattants7. La recherche du contexte des témoignages d’un autre corpus, découverts plus récemment, a été systématique dans le livre collectif 500 Témoins de la Grande Guerre8. Déjà, avec une grande finesse d’analyse, Norton Cru avait produit aussi d’intéressantes remarques sur certains éléments de contexte qui ont pu introduire divers types de perturbations. Déjà, avec une grande finesse d’analyse, Norton Cru avait produit aussi d’intéressantes remarques sur certains éléments de contexte qui ont pu introduire divers types de perturbations.

De quelques éléments perturbateurs

Les archéologues ont parfois affaire à des contextes perturbés par l’action de la nature ou par l’action de l’homme. Dans le cas des livres de 14-18, certains peuvent constituer de véritables constructions littéraires et non des témoignages directs. Olivier Casabielhe a montré que Le Feu, le fameux livre de Barbusse, présenté à la fois comme un roman et comme le « journal d’une escouade », suivait le schéma de « L’Enfer » de La Divine Comédie de Dante9Les Lettres à sa femme font apparaître la véritable obsession qu’était devenue pour Barbusse la composition de son livre. Dans le cas d’un auteur mort à la guerre, parents ou amis ont pu vouloir lui rendre hommage en publiant ses lettres ou son carnet et en coupant des passages considérés comme subversifs ou dévalorisants pour la mémoire du héros. « Ils ont si bien sarclé la mauvaise herbe de ses pensées intimes, écrit Norton Cru à propos d’Amédée Guiard, que l’ouvrage publié en 1926 ne contient plus que des pensées pieuses. » Mais l’auteur lui-même a pu renier son expérience par souci de bien vendre son livre en plaisant au public, ou par passion politique nationaliste, comme Norton Cru en donne des exemples. Ajoutons que l’auteur de Témoins a bien compris que la « perturbation » volontaire, correctement analysée, devenait elle-même une donnée historique.

Il faut mentionner encore le cas de la censure des textes publiés avant la fin du conflit. Elle est révélatrice de ce qu’il ne fallait pas dire pour ne pas risquer d’affaiblir le moral de la nation ou pour ne pas aller à l’encontre du bourrage de crâne. Car on arrive assez bien à comprendre, en lisant ce qui précède et ce qui suit le passage censuré, qu’on a supprimé la description de l’explosion d’un canon de 75, ou une fraternisation entre soldats français et allemands, ou encore l’évocation d’un officier allemand sympathique. Le livre Les conditions de la paix, du fantassin Albert Thierry, écrit en 1915 et dont les épreuves furent corrigées dans la tranchée, a été privé par la censure de 9 % de son contenu total. Les parties du livre exposant principalement des considérations générales abstraites ont été peu touchées, mais celle qui abordait les propositions concrètes a été amputée de 41 %, car la censure les a jugées insuffisamment défavorables à l’Allemagne10. Comme, dans ce cas précis, on connaît les passages censurés, leur étude peut contribuer, non seulement à la connaissance de ce que pensaient les combattants, mais aussi à une histoire de la censure : qu’avait-on le droit d’écrire ? qu’est-ce qui était interdit ?

On peut enfin évoquer les perturbations involontaires apportées par la transcription d’un document original par une personne animée de bonnes intentions, mais ayant une connaissance insuffisante de la période. Des lettres incomplètement datées, mélangées pour des raisons diverses, devront être remises à leur vraie place, ce que permet une lecture serrée du contenu. Par exemple, une lettre datée de janvier, qui évoque l’aide à apporter à l’Italie, ne peut pas être de 1915. Une faute qui revient fréquemment dans les transcriptions familiales est celle-ci, par exemple dans une lettre de septembre 1915 : « Quand je dis que les poux et les rats sont seuls à nous rappeler la guerre, j’oublie cependant les tanks qui sont venus nous visiter avant-hier, en nous lâchant 3 bombes qui n’ont fait aucun mal. » Ici, les choses sont claires avant même d’aller consulter l’original. Il ne s’agit évidemment pas de tanks (qui ne lâchent pas de bombes et qui n’existaient pas en 1915), mais de taubes (qui sont des avions allemands). Tous les cas ne sont pas aussi nets, et le recours aux textes originaux est une nécessité. Les objets authentiques et le maximum d’informations sur les auteurs et le contexte d’écriture, voilà quelles sont les conditions de leur contribution efficace à la connaissance historique.

L’apport à l’histoire

De l’appartenance sociale des témoins

Pendant longtemps, les témoignages parvenus aux historiens émanaient des grands chefs, des officiers, des écrivains professionnels et autres intellectuels. Dans Témoins de Jean Norton Cru, qui analysait les témoignages publiés à Paris de 1915 à 1928, les intellectuels et membres des classes dirigeantes représentaient 78 % du total, et les étudiants 22 %. La place des catégories populaires était nulle. Examinés avec les méthodes de l’histoire, ces textes apportaient beaucoup, personne ne peut le nier. Mais cet apport était incomplet. Ce n’est pas pour des raisons sentimentales, compassionnelles ou militantes qu’il faut chercher les écrits des simples soldats, des gens du peuple, non professionnels de l’écriture. C’est une nécessité imposée par le souci d’écrire une histoire rigoureuse essayant de rendre le vécu et les représentations de la majorité des acteurs. Un certain rééquilibrage est apporté par 500 Témoins de la Grande Guerre : les catégories populaires (cultivateurs, artisans, ouvriers, employés de bureau, petits commerçants, instituteurs ruraux) représentent 50 % de l’ensemble. Cela est dû à un élargissement des politiques éditoriales, au travail universitaire, aux diverses opérations de collecte en archives publiques.

De quelques thèmes

Chaque témoignage de combattant a son apport direct, immédiat. Un index des thèmes, comme il y en a dans Témoins et dans 500 Témoins de la Grande Guerre, montrera pour chaque témoignage sa plus ou moins grande richesse en attirant l’attention sur la boue, les boyaux, la cagna, les poux, les rats, etc. Je n’insiste pas ici sur ces simples mots11 ; mieux vaut évoquer quelques situations plus complexes : le baptême du feu ; l’adaptation aux formes du combat et de la vie quotidienne ; l’obéissance, la désobéissance et les situations intermédiaires ; les lieux et formes de sociabilité ; le regard porté sur les autres, camarades de l’escouade, gradés, grands chefs, combattants des autres armes, embusqués et profiteurs ; les trêves tacites et les fraternisations ; éventuellement le moment de la capture et la vie au camp de prisonniers. Sans oublier les évolutions : combien, comme le sergent Bec, sont partis pour chasser à coups de baïonnette les Allemands qui « souillent le sol de la Patrie », et qui n’aspirent plus, quelques mois plus tard, qu’à la fin de la guerre, quelle qu’elle soit ? Certaines de ces informations peuvent se révéler directement utiles pour les archéologues, celles qui concernent les pratiques funéraires, par exemple.

Confrontations

La richesse informative est plus grande encore lorsque l’on effectue, entre tous les témoignages, des confrontations et des croisements. Les archéologues modernes nous invitent à aller au-delà de l’objet pris isolément. Si, aux carnets du tonnelier Barthas, on ajoute des dizaines de témoignages en provenance des milieux populaires, c’est tout un paysage qui se dessine. Une « vie au quotidien » des hommes des tranchées peut être tentée12.

Les confrontations entre témoignages peuvent concerner les hommes d’un même régiment. Quand, à la veille de l’offensive de septembre 1915, le colonel du 280e RI fait à ses hommes un discours patriotique, celui-ci est accueilli, écrit Barthas, par « un silence impressionnant ». L’expression du tonnelier est-elle une pointe antimilitariste ou la description d’une réalité ? La réponse peut être éclairée par la phrase d’un autre soldat du 280e, Léopold Noé, qui assistait aussi au même discours : « Un silence triste suivit la fin de son allocution. » Les inondations de décembre 1915, suivies d’une fraternisation et de la désertion d’un soldat, sont magnifiquement décrites par Barthas. Avec un talent d’écriture moindre, Léopold Noé dit la même chose, que l’on trouve encore dans d’autres lettres et carnets de combattants de la même unité. Barthas décrit également, en Artois en 1915, une dépression de terrain baptisée « La Cuvette », à proximité des premières lignes, protégée par des talus, bordée de cagnas, où on joue au « football » et où un aumônier dit la messe de Pâques. Léon Hudelle, capitaine au même régiment a conservé des photos de « La Cuvette ». L’une montre un autel et un prêtre ; l’autre une rangée de cagnas ; la troisième une partie de rugby, légendée ainsi : « Une partie de football derrière un talus immédiatement en arrière de la tranchée de première ligne, à 120 m de l’ennemi. » On a compris que, pour les Languedociens de 1915, le « football » désignait le sport que nous appelons aujourd’hui « le rugby ». On a compris aussi que les photos de Hudelle et le texte de Barthas se répondent admirablement.

Un croisement intéressant peut se faire entre témoignages français et allemands. C’est le cas, par exemple, pour trois combattants, un Allemand et deux Français, qui, blessés, furent capturés et soignés par les ennemis devenus fraternels13. Ayant lu le carnet de Dominik Richert, du 112e régiment d’infanterie de l’armée allemande, je croyais relire celui de Louis Barthas tant les situations et les sentiments exprimés étaient proches14. Par contre, voici François Blayac, officier gestionnaire à l’ambulance 1/66 dont dépend le régiment de Barthas. Son carnet de guerre est d’une scrupuleuse honnêteté parce qu’il ne cache ni sa situation privilégiée à quelques kilomètres des premières lignes, ni son goût pour les casques à pointe allemands que lui vendent les fantassins qui les ont ramassés dans le no man’s land, ni sa crédulité devant le bourrage de crâne officiel et devant les récits d’extraordinaires « exploits » accomplis dans les tranchées. Les témoignages de Barthas et de Blayac ne s’opposent pas, ils se complètent. Les deux hommes n’ont pas eu la même expérience de guerre. Si l’on veut connaître la guerre dans les tranchées, il faut lire Barthas et ses semblables. Blayac éclaire bien la période de guerre vécue dans l’arrière-front. Il nous rappelle que tous les mobilisés n’ont pas été des combattants. Il apporte des renseignements très intéressants sur les relations entre le front et l’arrière-front : accueil des blessés ; commerce de « souvenirs » (il faut préciser que François Blayac est un homme riche, grand propriétaire viticole de la région de Montpellier, ce qui rend possible des achats massifs) ; circulation des rumeurs et fausses nouvelles ; conversations au cours desquelles les officiers des lignes se vantent sans aucune retenue devant les semi-embusqués qui les écoutent bouche-bée.

Des erreurs à éviter

Toutes précautions méthodologiques prises, c’est-à-dire le contexte de chaque témoignage bien précisé, la lecture attentive fournit des informations permettant d’éviter certaines erreurs. La fameuse chanson contestataire, dite de Craonne, par exemple, est parfois représentée comme reflétant l’état d’esprit lors des mutineries qui ont suivi l’échec de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames en avril 1917. Mais le même texte existe depuis les combats de 1915 en Artois, sous le titre de chanson de Lorette. L’historien attentif découvre également que le contrôle postal a intercepté dans le courrier des combattants diverses variantes de la même chanson dans le courant de 1916 et de 1917 avant même le déclenchement de l’offensive Nivelle. Dans un article bien documenté, Guy Marival peut écrire qu’en associant la chanson à la crise de 1917, « en en faisant le chant de guerre des mutins, on laisse penser que la lassitude et la révolte n’ont gagné les poilus que tardivement, alors que de tels sentiments étaient depuis de nombreux mois partagés, et aussi exprimés par certains15.

Cette remarque peut être élargie, à la lecture des témoignages des hommes des tranchées. Dire de certains témoins qui expriment très tôt leur contestation, qu’ils auraient infléchi leur témoignage en fonction de leur état d’esprit d’après-guerre, cela demanderait pour être crédible des arguments et non une simple affirmation. D’autant que quelques-uns de ces témoins sont morts à la guerre. C’est le cas de Joseph Bousquet, par exemple, qui écrit dès le 8 janvier 1915 : « Tout le monde demande la paix à grands cris, moi le premier. » Louis Barthas, lui, a survécu et mis ses notes au propre après la guerre. Il pourrait être suspecté d’en avoir altéré le sens. Mais, d’une part, on ne peut présenter aucun argument pour défendre cette thèse. Et, d’autre part, on a de lui une lettre de soutien adressée en juillet 1916 au député Brizon qui avait refusé de voter les crédits de guerre. Romain Ducoulombier a expliqué que cette missive ne montrait pas Barthas comme un homme « à qui la vérité pacifiste est révélée par l’acte politique de Pierre Brizon », mais que le tonnelier se réclame « d’une antériorité personnelle et s’offre au député pour relayer la propagande pacifiste dans son secteur du front ». D’autres documents, cités par le même historien, contribuent à affiner le portrait de Barthas, adaptant à la situation militaire le rôle de « secrétaire de section » qu’il tenait dans la vie civile au parti socialiste, à Peyriac-Minervois16.

D’une façon générale, la théorie du « consentement patriotique exacerbé », celle de la « croisade » contre un ennemi diabolisé, si elles sont valables en ce qui concerne le discours dominant, ne tiennent pas quand on lit les écrits de combattants des milieux populaires, plus préoccupés par les nouvelles de leur famille et des travaux de la ferme, et pratiquant toutes sortes de stratégies d’évitement. Celles-ci étant aussi largement mises en pratique par les jusqu’au-boutistes en paroles qui se gardaient bien d’aller combattre, comme le remarquaient ceux qui combattaient et qui n’étaient pas jusqu’au-boutistes. Je citerai un seul exemple de stratégie d’évitement, parce qu’il y est question d’archéologie, celui de Jean Leymonerie, ancien étudiant en droit à Bordeaux, qui, des Dardanelles, écrit à ses parents en juin 1915 : « Je fais abstraction de tout amour-propre. Je ferai tout pour m’embusquer. À la fin, peut-être y réussirai-je ? Il y en a assez qui le font pour que je me paie cela. » Parmi les « filons » envisagés, il s’est porté volontaire pour participer à des fouilles archéologiques dans les ruines d’Éléonte, mettant en avant sa qualité de membre de la Société archéologique du Périgord ! Quel que soit leur niveau social, la plupart des témoins admettent avoir essayé de trouver, qui un grand piston pour une belle planque, qui un petit piston pour être moins exposé.

Trêves tacites et fraternisations

Il n’est pas possible ici de faire le tour de tous les thèmes. Un dernier nous arrêtera un moment, celui des trêves et fraternisations, non pour le développer puisque cela a été fait par ailleurs, mais pour montrer où se trouvent les sources permettant d’en parler en connaissance de cause. La seule consultation des textes officiels, Journaux de Marches et Opérations, discours dominant des intellectuels et des officiers aboutirait à la conclusion qu’elles n’ont constitué qu’un phénomène marginal, quasi inexistant. Pourtant, déjà, la répétition de l’interdiction de tels actes dans les circulaires des généraux donne à réfléchir : si on ne cesse de le condamner, c’est que le mouvement existe et se poursuit. Surtout, c’est dans les textes écrits par les combattants des premières lignes qu’il faut chercher la trace de ces moments de « petite paix », car ils étaient les seuls, du fait de la proximité, à pouvoir fraterniser avec l’ennemi que l’on finissait par considérer comme un voisin, comme un autre soi-même, un identique bloc de boue vivant et mourant sous les mêmes obus. Les archives du contrôle de la correspondance militaire au Service historique de la Défense, Armée de Terre, au château de Vincennes, contiennent d’innombrables exemples épinglés par la censure dont on sait par ailleurs qu’elle ne pouvait pas lire toutes les lettres des combattants et qu’elle ne pratiquait que des sondages. Les correspondances non censurées conservées par les familles, de même que les carnets de fantassins, édités ou restés manuscrits, en apportent de précieuses descriptions. L’ensemble de la documentation (qui ne cesse de grossir au fur et à mesure que l’on publie des témoignages de simples soldats de l’infanterie) montre que les différents types de trêves et de fraternisations sont constitutifs de la guerre de tranchée et ne se sont pas limités à quelques fêtes religieuses. Dès 1980, l’historien britannique Tony Ashworth l’avait montré en analysant la mise en place d’un véritable système du « vivre et laisser vivre ». Pour la France, il a fallu attendre 2005 pour voir publier la première étude documentée sur le sujet17.

Le public est donc, peu à peu, informé des résultats de la recherche historique qui a besoin des écrits de l’époque 1914-1918, écrits en provenance de témoins de toute condition ayant vécu des situations semblables ou différentes. Reste à évoquer la publication des témoignages eux-mêmes.

Mettre les objets à la disposition du public

1914-1918 occupe une place non négligeable dans l’espace public en ce début de XXIe siècle18. Avant même le grand mouvement commémoratif du Centenaire19, plusieurs films importants sont sortis en salle ou à la télévision ; des romanciers s’en sont mêlés ainsi que les auteurs de bandes dessinées ; les historiens font leur travail. Et chaque année voit la publication d’un certain nombre de témoignages de combattants. Pour faire connaître au public les objets qu’il a découverts, l’archéologue les expose dans un musée. Dans le cas des témoignages écrits de la Grande Guerre, le moyen de les donner à voir au public, c’est de les éditer. Ce qui pose une série de problèmes.

Dans les vitrines ou dans les réserves du musée ?

Un musée place dans les salles ouvertes au public les objets les plus beaux ou les plus parlants ; les autres sont laissés dans les réserves. Les témoignages de 1914-1918 ne peuvent pas être tous publiés. Dans le passé, seules l’ont été les œuvres des écrivains professionnels ou d’intellectuels, connus ou moins connus, mais tous appartenant à un milieu où l’on est familier de l’écriture et où l’acte d’aller apporter un manuscrit à un éditeur paraît normal. Plus des deux-tiers des auteurs étudiés par Jean Norton Cru, c’est-à-dire publiés avant 1928, avaient une licence ou un titre équivalent. Aujourd’hui, certaines maisons d’édition reprennent les témoignages que Norton Cru avait considérés comme les plus fiables, ce qui est un hommage à sa perspicacité. Des éditeurs publient des écrits d’autres intellectuels, qui étaient jusque là restés inédits, qu’il s’agisse de l’ethnologue Robert Hertz ou de l’historien Jules Isaac. En ce qui me concerne, j’essaie de faire connaître des inédits issus des milieux populaires, depuis la publication en 1978 des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, chez François Maspero. Le livre a eu un bon succès dès sa parution, et, depuis, il a été sans cesse tiré ou réédité, sous différents formats. Son tirage atteint 100 000 exemplaires avec l’édition de 2013, dite « du Centenaire ». Il est traduit en néerlandais, anglais et espagnol. Barthas a donc trouvé son public. Mais tous les témoins n’ont pas connu quatre ans de guerre dans les tranchées et n’ont pas eu le talent de ce titulaire du certificat d’études primaires capable de tenir le lecteur en haleine sur 550 pages.

L’édition est une entreprise commerciale pour laquelle toute opération doit être au moins équilibrée ; un livre doit être assuré d’avoir un nombre suffisant de lecteurs. Un éditeur accepte de publier la correspondance de la famille Papillon parce que le croisement du regard des parents restés à Vézelay, des fils sur le front, et de la fille domestique à Paris, lui donne une incontestable originalité. Le sergent Pomiro est publié parce qu’il faisait partie de l’expédition de Gallipoli en 1915 sur laquelle nous avons relativement peu de témoignages ; le chirurgien Prosper Viguier, parce que ses notes nous font pénétrer dans une ambulance du front et même plus précisément dans la salle d’opérations. « C’est si triste de mourir à 20 ans », écrivait Henri Despeyrières à ses parents, phrase prémonitoire puisqu’il disparut, sans que l’on puisse retrouver son corps, le 8 septembre 1915 en Argonne ; son témoignage montre l’extraordinaire maturité acquise en quelques mois par un jeune homme parti bien insouciant. Et ses lettres feront un livre. On ne cherchera pas à faire une liste exhaustive des témoignages publiés et des raisons qui ont poussé à leur publication, mais il faut mentionner encore l’édition de la correspondance de Jean Norton Cru lui-même, qui connut les tranchées pendant 28 mois et qui y conçut le projet de ce qui allait devenir son œuvre immense : l’auteur de Témoins peut être à son tour considéré comme un témoin.

Mais, voici le carnet d’un homme de l’armée territoriale. Il n’a pas combattu, il a été employé à divers travaux ; son témoignage est en grande partie consacré à des listes détaillées des produits alimentaires qu’il recevait de sa famille dans des colis. Ou encore cet homme, ordonnance d’un colonel, en réalité son domestique, le suivant de château en château, et décrivant cela de la façon la plus plate. De tels textes trouveraient-ils un public ? Donc, trouveraient-ils un éditeur ? Le dernier cas que je souhaite évoquer est celui d’un ravitailleur d’artillerie qui écrit quasiment tous les jours à sa femme qu’il s’ennuie. Il souffre de l’éloignement, de l’impression de perdre son temps alors qu’il y a tant à faire à la maison ; souvent il reste inactif ; il a quelques jours de rudes corvées, mais il n’affronte pas la mort. C’est incontestablement un témoignage honnête de répéter que l’on s’ennuie, mais peut-on en faire un livre ? Sans doute pas, et c’est dommage car ces trois témoignages, parmi d’autres, rappellent que les mobilisés de 1914-1918 n’ont pas tous été des hommes des tranchées ou même des combattants. C’est là une vérité historique ; qui n’en tient pas compte n’a qu’une vision incomplète de ce qu’était l’armée française dans la Grande Guerre. Malheureusement, il faudra laisser ces témoignages « dans les réserves du musée » à la seule disposition des historiens professionnels (du moins des plus scrupuleux), au risque de fournir au public une vision biaisée de la réalité des expériences de guerre.

Restauration ou dérestauration ?

Quant aux œuvres sélectionnées pour être données à voir, ou à lire, se pose le problème de leur mise en valeur. On connaît le souci de l’éclairage et de la disposition des objets dans les musées, qui ont aussi des ateliers de restauration, voire de dérestauration. Pour les textes, le principe qui doit nous guider est celui du respect du témoin, en remarquant que ce que l’on croirait être le respect absolu peut devenir un manque de respect. Je m’explique. On ne va pas réécrire les textes dans une langue plus châtiée, d’autant que des formulations non conformes aux normes, des occitanismes (pour les Languedociens), des incorrections imagées, rendent le témoignage plus vivant. Mais, l’orthographe ? Croyez-vous que, dans les années 1920 ou 1930, lorsque les écrivains professionnels et autres intellectuels sont allés apporter leur manuscrit aux éditeurs, ceux-ci ont « respecté » les fautes d’orthographe que certains d’entre eux avaient sûrement commises ? En fait, j’ignore si Barbusse et Dorgelès faisaient des fautes d’orthographe mais, parmi les nombreux auteurs, il y avait sans doute des négligents ; j’ai appris de Nicolas Offenstadt et André Loez, qui ont republié récemment les Carnets secrets d’Abel Ferry, que ce petit-neveu du grand législateur de l’école primaire faisait beaucoup de fautes. L’éditeur de 1957 les a corrigées ; on n’allait pas les rétablir dans l’édition de 2005. Alors, va-t-on « respecter » les fautes d’un cultivateur ou d’un artisan ? Je laisse à chacun la responsabilité de son choix. La décision est parfois difficile ; il faut toujours l’expliquer au lecteur. Elle peut s’imposer d’elle-même, par exemple dans le cas de Louis Barthas, dont les 1700 pages d’une belle écriture à la plume sont écrites quasiment sans faute ; les rares qui venaient peut-être d’inattention ont été corrigées dans l’édition. Mais voici les nombreux membres de la famille Papillon : chacun a son niveau d’écriture et d’orthographe, depuis « l’intellectuel » Marcel, clerc de notaire, jusqu’à Lucien qui écrit de manière phonétique, et le même mot différemment selon les moments. Là, il était nécessaire de conserver la façon d’écrire de chacun.

Introduire des coupures dans le texte doit être évité en principe. Mais, dans l’édition d’une correspondance, on pourra couper certaines formules répétitives ou la mention de confuses affaires familiales strictement privées, auxquelles, de toutes façons, ni l’éditeur ni le lecteur ne peuvent rien comprendre. Cela fut le cas pour les Papillon. Pour Barthas, la perspective d’un livre de 550 pages a suscité quelques craintes, en 1978, alors qu’il n’y avait pas la « demande de 14-18 » que nous connaissons aujourd’hui, et que l’auteur était totalement inconnu. Mais convaincre François Maspero de ne rien couper dans le texte fut très facile car il considérait lui-même que cela aurait été « consternant ». Les Carnets de Barthas sont donc en version intégrale, et l’intérêt ne retombe jamais au fil des pages.

Enfin, Jean Norton Cru, déjà, invitait à des dérestaurations, c’est-à-dire à retrouver les originaux de certaines œuvres manifestement retouchées par des parents ou des amis croyant bien faire, comme cela a été évoqué plus haut. Opération difficile. Mais je peux citer un exemple récent. Ayant reçu la transcription par son petit-fils des souvenirs de l’adjudant Bellet, j’en ai confié l’analyse à un de mes étudiants, en lui conseillant de vérifier sur l’original. Le petit-fils y a consenti, et d’assez nombreuses altérations du texte ont pu être relevées, dont je donne quelques exemples : une abréviation avait été traduite par « commandant » alors qu’il s’agissait de « compagnie » ; les Boches du texte initial étaient devenus des Allemands, ou des ennemis, ou des adversaires ; et surtout la phrase « Le lieutenant Ferrier a reçu la bonne blessure », c’est-à-dire une blessure lui permettant d’être évacué et de quitter le front, avait été remplacée par « Le lieutenant Ferrier a été blessé assez grièvement », qui fait perdre la partie la plus importante du sens de l’expression d’origine.

Conclusion

On aura compris, à la lecture de cet article, que je ne fais pas partie des historiens qui, il y a quelques années, ont cherché à combattre une prétendue « dictature du témoignage » (mais semblent avoir évolué depuis). Je pense que les témoignages écrits des combattants et des non-combattants de 1914-1918 doivent être pris en compte comme d’authentiques documents permettant d’affiner la connaissance historique, s’ils sont examinés avec la rigueur (mais aussi avec la finesse) des méthodes de l’historien, et d’abord bien situés dans leur contexte.

Comparer ma démarche à celle de l’archéologue ne me semble pas un choix artificiel. Finalement, dans les deux cas, l’archéologue et le chercheur de témoignages écrits avancent selon une méthode scientifique et non avec les a priori d’une théorie qu’il faudrait à tout prix illustrer en éliminant les documents gênants. Il s’agit pour nous d’approcher au mieux le passé et, pour cela, de nous procurer le maximum de sources qui l’éclairent, sans exclusive. En même temps, nous avons la mission de sauvegarder un patrimoine, de faire connaître ce qu’il apporte de beauté et de vérité, et de le préserver pour les questionnements des générations futures.

Liste des témoignages publiés cités dans l’article

– BARBUSSE Henri, Lettres à sa femme 1914-1917, préface de Frédéric Rousseau, Paris, Buchet-Chastel, 2006, 375 p. [1ère éd. 1937].

– BARTHAS Louis : Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, introduction et postface de Rémy Cazals, Paris, La Découverte poche, 2013, 562 p. [1ère éd. 1978].

– BLAYAC François, Carnets de guerre 1914-1916, présentés par François-Marie Bluche, Carcassonne, Écomarine, 2006, 424 p. + photos.

– BÈS Victorin, Journal de route 1914-1918, Le carnet d’un soldat castrais, Castres, Société culturelle du pays castrais, 2010, 208 p.

– BONNEAU Georges : Sylvie Decobert, Lettres du front et de l’arrière (1914-1918), Carcassonne, Les Audois, 2000, 170 p.

– CHAÏLA Xavier : C’est à Craonne, sur le plateau… Journal de route 1914-1919 de Xavier Chaïla, présenté par Sandrine Laspalles, Carcassonne, FAOL, 1997, 112 p.

– CRU Jean Norton, Lettres du front et d’Amérique, 1914-1919, éditées par M.-F. Attard-Maraninchi et R. Caty, préface de J.-M. Guillon, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2007, 370 p.

– DESPEYRIÈRES Henri : C’est si triste de mourir à 20 ans. Lettres du soldat Henri Despeyrières 1914-1915, présentées par Alexandre Lafon, préface du général André Bach, Toulouse, Privat, 2007, 294 p.

– FERRY Abel, Carnets secrets 1914-1918, préface de Nicolas Offenstadt, notes d’André Loez, Paris, Grasset, 2005, 393 p. [1ère éd. 1957].

– GAILLARD Charles, Au front à 17 ans. Lettres d’un jeune Morbihannais à sa famille, présentées par Blanche-Marie Gaillard, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2005, 191 p.

– GUEUGNIER Charles : Les carnets de captivité de Charles Gueugnier, 1914-1918, présentés par Nicole Dabernat-Poitevin, Toulouse, Accord édition, 1998, 239 p.

– HERTZ Robert : Un ethnologue dans les tranchées (août 1914 – avril 1915). Lettres de Robert Hertz à sa femme Alice, présentées par Alexandre Riley et Philippe Besnard, préfaces de Jean-Jacques Becker et de Christophe Prochasson, CNRS éditions, 2002, 265 p.

– HUDELLE Léon : La Grande Guerre 1914-1918, photographies du capitaine Hudelle, présentées par Rémy Cazals, Carcassonne, Archives de l’Aude, 128 p.

– ISAAC Jules, Un historien dans la Grande Guerre. Lettres et carnets 1914-1917, édition établie par Marc Michel, préface d’André Kaspi, Paris, Armand Colin, 2004, 309 p.

– LEYMONERIE Jean, Journal d’un Poilu sur le front d’Orient, présenté par Yves Pourcher, Paris, Pygmalion, 2003, 362 p.

– PAPILLON Marthe, Joseph, Lucien, Marcel, « Si je reviens comme je l’espère ». Lettres du front et de l’arrière 1914-1918, recueillies par Madeleine et Antoine Bosshard, postface et notes de Rémy Cazals et Nicolas Offenstadt, Paris, Grasset, 2003, 400 p. [éd. de poche, Perrin, 2005].

– POMIRO Arnaud : Les carnets de guerre d’Arnaud Pomiro. Des Dardanelles au Chemin des Dames, présentés par Fabrice Pappola, Toulouse, Privat, 2006, 392 p.

– RICHERT Dominique, Cahiers d’un survivant. Un soldat dans l’Europe en guerre 1914-1918, préface d’Angelika Tramitz, Strasbourg, La Nuée bleue, 1994, 287 p. [1ère éd. en allemand, 1989].

– VIGUIER Prosper, Un chirurgien de la Grande Guerre, présentation de Rémy Cazals, Toulouse, Privat, 2007, 158 p.

Les témoins cités dans la liste ci-dessus, ainsi que Jean Bec, PierreBellet,  Joseph Bousquet, Jean Coyot, Louis Marceau, Charlotte Moulis, Léopold Noé, ont une notice dans 500 Témoins de la Grande Guerre. Sur ce livre, voir le site www.edimip.com.

  1. Voir Yves Desfossés, Alain Jacques et Gilles Prilaux, L’Archéologie de la Grande Guerre, INRAP et Ouest-France, 2008 ; Frédéric Adam, Alain-Fournier et ses compagnons d’arme, Metz, Éditions Serpenoise, 2006, 219 p. ; voir aussi la rubrique « Archéologie » sur le site www.crid1418.org
  2. Je renvoie au livre d’Hélène Camarade, Écritures de la Résistance. Le journal intime sous le Troisième Reich, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2007, 423 p.
  3. Voir en fin d’article la liste des témoins cités et éventuellement publiés.
  4. www.marne14-18.fr
  5. Voir Robert Attal, « Cris de civils dans la guerre », dans La Grande Guerre, pratiques et expériences, sous la direction de Rémy Cazals, Emmanuelle Picard et Denis Rolland, Toulouse, Privat, 2005, p. 365-373.
  6. Voir Mark Meigs, Optimism at Armageddon. Voices of American Participants in the First World War, New York University Press, 1997, 269 p.
  7. Jean Norton Cru, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les Étincelles, 1929, 727 p. L’édition par les Presses universitaires de Nancy en 2006 contient en outre une présentation par Frédéric Rousseau et le dossier de presse de la première édition. Du même auteur, Du témoignage, Paris, Gallimard, 1930, 270 p. Attention : certaines éditions récentes de Du témoignage sont incomplètes.
  8. 500 Témoins de la Grande Guerre, dirigé par Rémy Cazals, Éditions midi-pyrénéennes & Edhisto, 2013, 496 p.
  9. Olivier Casabielhe, « Le Feu : roman de la Grande Guerre », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 179, 1995, p. 131-145.
  10. Voir Rémy Cazals, « Méditations sur la paix d’un combattant de 1914-1915 », dans Paroles de paix en temps de guerre, sous la direction de Sylvie Caucanas, Rémy Cazals et Nicolas Offenstadt, Toulouse, Privat, 2006, p. 121-132.
  11. Voir Rémy Cazals, Les mots de 14-18, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003, 128 p.
  12. Voir Rémy Cazals et André Loez, Dans les tranchées de 1914-1918, Pau, Cairn, 2008, 297 p., repris en édition de poche sous le titre 14-18 Vivre et mourir dans les tranchées, Paris, Tallandier, collection « Texto », 2012. Cet ouvrage utilise 150 témoignages de fantassins dont certains inédits.
  13. Eckart Birnstiel et Rémy Cazals éd., Ennemis fraternels 1914-1915, Hans Rodewald, Antoine Bieisse, Fernand Tailhades, Carnets de guerre et de captivité, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2002, 191 p.
  14. Voir Rémy Cazals, « Deux fantassins de la Grande Guerre : Louis Barthas et Dominik Richert », sur http://dominique.richert.free.fr
  15. Guy Marival, « La Chanson de Craonne, de la chanson palimpseste à la chanson manifeste », dans Le Chemin des Dames, de l’événement à la mémoire, sous la direction de Nicolas Offenstadt, Paris, Stock, 2004, p. 350-359, repris en édition de poche, Perrin, collection « Tempus », 2012.
  16. Romain Ducoulombier, « La Sociale sous l’uniforme : obéissance et résistance à l’obéissance dans les rangs du socialisme et du syndicalisme français, 1914-1916 », dans Obéir/désobéir, Les mutineries de 1917 en perspective, sous la direction d’André Loez et Nicolas Mariot, Paris, La Découverte, 2008, p. 266-279.
  17. Tony Ashworth, Trench Warfare 1914-1918. The Live and Let Live System, Londres, Pan Books, 2000, 266 p. [1ère éd. 1980] ; Rémy Cazals, « Ici les Français et les Boches parlent ensemble comme en temps de paix », dans le livre collectif dirigé par Marc Ferro, Frères de tranchées, Paris, Perrin, 2005, p. 75-175 [édition de poche, 2006].
  18. Voir Nicolas Offenstadt, 14-18 aujourd’hui, La Grande Guerre dans la France contemporaine, Paris, Odile Jacob, 2010, 200 p.
  19. Voir le site www.centenaire.org

 

Une expérience de démocratisation culturelle : le cas de l’Égypte et de la Compagnie indépendante El-Warsha

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par Brigitte Rémer, sociologue, formatrice en management culturel, consultante en politiques culturelles internationales C’est à partir de l’observation participante que j’ai pu mener auprès d’El-Warsha Théâtre en Égypte où j’étais directrice adjointe du Centre culturel français d’Alexandrie entre 2004 et 2008, des partenariats et projets montés avec la troupe, des entretiens avec Hassan-El-Geretly son fondateur, et à partir des documents et articles en langue française qui m’ont été communiqués que j’ai rédigé cet article, enrichi de la parole d’Hassan El-Geretly, présent lors de cette […]

 

Quand le cinéma rencontre la littérature

Jean-Luc Godart se demandait « À quoi sert le cinéma, s’il vient après la littérature ? » Le cinéma peut apparemment commencer par réinventer les œuvres littéraires. Depuis ses débuts, le septième art n’a cessé de puiser son inspiration dans les œuvres littéraires. Une grande part des succès de l’âge d’or hollywoodien sont tirés de romans : Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, Breakfast at Tiffany’s de Truman Capote, Les Raisins de la colère de John Steinbeck ou encore les nombreuses adaptations des pièces de Tennessee Williams (La Chatte sur un toit […]

D comme données

Ces billets visent à définir le plus clairement et le plus précisément possible des termes clés en analyse de réseau. Ils s’adressent à un public débutant et évitent autant que possible toute formalisation mathématique (pour cette dernière, voir les synthèses fmr sur Hal-Shs).

Toute analyse de réseau, et ce quelle que soit la discipline, suppose au préalable un recueil de données. Ces dernières sont en règle général de deux types : des données relatives aux liens entre les acteurs étudiés (personnes, organisations, textes, etc.) et des données attributaires permettant de qualifier ces acteurs.

Dans tous les cas, le premier problème à régler concerne les limites du réseau à étudier ou, formulé autrement, la définition de la population d’acteurs. L’un des moyens de contourner cette difficulté consiste à partir d’un ensemble socialement défini et de limiter l’étude à cet ensemble ci : on examinera ainsi les relations d’amitiés au sein d’une classe, les relations de conseil au sein d’un cabinet d’avocats, etc. Cette définition de l’espace relationnel a priori est bien évidemment discutable : pourquoi le meilleur ami de mon fils serait-il nécessairement dans sa classe (et de fait, il ne l’est pas) ?

Les différentes disciplines mobilisant l’analyse de réseau n’ont pas toujours eu le même degré d’appréhension concernant la fiabilité et la complétude des données étudiées. Les géographes, travaillant le plus souvent avec des données agrégées et institutionnelles (recensement, bases de données de l’ONU, etc.), questionnent relativement peu la fiabilité des données*. Inversement, les historien-ne-s, travaillant à partir d’archives le plus souvent lacunaires, ont tendance à éviter l’utilisation de certaines méthodes quantitatives (modélisation notamment). Les sociologues peuvent simultanément exprimer le plus de scrupules quant à la pertinence des données tout en mobilisant des méthodes statistiquement avancées. Du côté des sciences dites dures (physique essentiellement), le règne du big data (the bigger the better?) permet le recours à des test statistiques éprouvés mais ne permet pourtant pas toujours de construire des échantillons significatifs et/ou thématiquement signifiants.

Ce panorama, évidemment caricatural, est en train d’évoluer rapidement et les hybridations disciplinaires en cours renouvellent les questionnements sur les données et leurs significations (cf par exemple ce récent billet de P. Jensen). Même si cela peut être difficile à admettre, peut-être est-il temps de considérer que, dans la très grande majorité des cas, les analyses de réseau portent toujours sur des corpus incomplets et dont la représentativité ne peut être assurée.

*Cette affirmation et les suivantes ne sauraient évidemment s’appliquer à tou-te-s les chercheur-e-s des disciplines citées.

Billets liés : A comme attributs, L comme lien, S comme sommet

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Marie Curie, la radiologie et la guerre

En 1914, Marie Curie est une femme de science de renommée internationale. Elle a à son actif deux prix Nobel : le prix Nobel de Physique reçu en 1903 aux côtés de Pierre Curie et d’Henri Becquerel pour ses découvertes sur la radioactivité et le prix Nobel de Chimie reçu en 1911 « en reconnaissance des services pour l’avancement de la chimie par la découverte de nouveaux éléments : le radium et le polonium, par l’étude de leur nature et de leurs composés ». A la tête de l’Institut du Radium depuis 1909, enseignante à la Sorbonne, elle est en 1914 une personnalité scientifique reconnue.

Marie Curie est également un personnage public malmenée par l’exposition de sa vie privée dans le cadre de « l’affaire Langevin » en 1911. La presse à scandale de l’époque publie des lettres échangées entre Marie Curie et Paul Langevin, et accusent « l’étudiante polonaise » de briser un ménage français. Ébranlée par une campagne aux accents xénophobes, la guerre de 1914-1918 va être l’occasion pour elle de manifester clairement son patriotisme.

La radiologie au service de la Défense nationale

Couverture de l'ouvrage de Marie Curie, La radiologie et la guerre

Couverture de l’ouvrage de Marie Curie, La radiologie et la guerre

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Marie Curie va chercher à protéger ce à quoi elle tient le plus : ses filles et « son » radium. Ainsi, elle envoie Irène et Eve en Bretagne, dans l’Arcouest auprès de ses amis les Perrin et Borel. Une fois ses filles en sécurité, Marie Curie se rend à Bordeaux munie d’une valise en plomb contenant l’étalon radium. Marie Curie constate que très peu d’hôpitaux disposent d’appareils à rayons X et de médecins formés à leur utilisation. Or, en temps de guerre ces appareils revêtent une importance toute particulière, permettant de repérer des fractures et de localiser balles et éclats d’obus avant toute chirurgie. Marie Curie trouve alors la forme que prendrait son engagement : « Ayant voulu, comme tant d’autres, me mettre au service de la Défense nationale dans les années que nous venons de traverser, je me suis aussitôt orientée du côté de la radiologie »1.

Le travail de Marie Curie va tout d’abord consister en un recensement des appareils disponibles. Elle va également se faire former aux rudiments de l’examen radiologique par le Docteur Béclère. Mi-août 2014 (dix jours après le début des hostilités), elle obtient une attestation du Ministère de la Guerre pour mettre en place un équipe de manipulateurs pour les services de radiologie. Elle devient directrice du service de radiologie de la Croix Rouge, une nouvelle aventure peut commencer.

 Les petites Curies

PetitesCuries2

Voiture radiologique

Marie est convaincue qu’il ne faut pas déplacer les blessés mais qu’il faut transporter des appareils vers le front. Elle décide de créer des unités radiologiques mobiles en équipant des voitures avec le matériel nécessaire. Elle récupère plus de 200 véhicules (donnés ou prêtés par de riches bienfaiteurs), sollicite l’aide de constructeurs d’appareils mais aussi de carrossiers. Dans son entreprise, elle va également bénéficier du soutien financier de l’Union des Femmes de France et du Patronage National des Blessés. Ce qu’on va appeler les « Petites Curies » abritent alors une dynamo 110 volts/15 ampères, un appareil à rayons X Drault, le matériel photographique nécessaire, des rideaux, quelques écrans très rudimentaires et plusieurs paires de gants destinées à protéger les mains des manipulateurs. La dynamo – actionnée par le moteur de la voiture – permet d’alimenter le tube à rayons X. Dans chaque « Petite Curie », on trouve un médecin, un manipulateur et un chauffeur. Il s’agit de civils non mobilisés. L’imposant véhicule ne peut dépasser les 50 kms/heures, les trajets à son bord sont longs et pénibles.

Dans La radiologie et la guerre, Marie Curie revient en détail sur le fonctionnement du dispositif :

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Voiture radiologique Massiot équipée pour pratiquer la radiologie avec un blessé

« On descend les caisses et les appareils et on les porte dans les salles où l’on s’en servira. Le chauffeur prépare le groupe ou la dynamo et établit au moyen d’un long câble (25 mètres suffisent, en général, à tous les besoins) la communication avec les appareils que le manipulateur dispose dans la salle. Avec l’aide d’infirmiers on pose aux fenêtres les rideaux noirs apportés par la voiture, ou les couvertures de l’hôpital. Le manipulateur et son chef, d’un coup d’œil choisissent la disposition des appareils, ils les placent, ils assemblent les pièces démontables de la table et du pied porte-ampoule, installent l’ampoule et la soupape, établissent les connexions. On remplit la turbine de gaz d’éclairage pris à un tuyau ou apporté par la voiture dans une poche à gaz de 25 litres. Un signe au chauffeur : voici la dynamo en fonctionnement et l’on envoie un courant d’essai dans l’ampoule. Si elle donne satisfaction, tant mieux ; si non, on procède rapidement à un réglage délicat, ou bien on prend une ampoule de secours. On prépare l’écran radioscopique, et toute sorte de petits accessoires à portée de la main : papier, crayons, gants et lunettes de protection, fil à plomb ; on dispose à l’abri des rayons les plaques et châssis et on place dans le cabinet de photographie les bains qu’on a apportés ; quelquefois le cabinet lui-même doit être préparé avec des rideaux. Enfin, tout est prêt, si l’on a pas eu de déboires et si l’on se trouve dans un endroit connu, l’installation a pu être faire en une demi-heure. »2

Un rôle significatif

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Voiture radiologique Massiot

A l’aide de ses petites unités radiologiques Marie Curie se rend elle-même sur les zones de combat, à Creil, Funnes, Joinville, Poperinghe, Amiens, Reims et Verdun. Dès Octobre 1914, sa fille Irène la rejoint. Très autonome, elle sera laissée au front et prendra la tête des opérations. Cela permet à Marie de former des manipulatrices en radiologie (les radiologues les plus compétents ayant été mobilisés). Il s’agit en général de jeunes filles de bonne famille, d’infirmières ou de femmes de chambre. En deux ans, Marie enseignent à 150 élèves les bases de mathématiques élémentaires, de physique et d’anatomie. Ces manipulatrices sont envoyées dans les zones de combat à l’issue de leur formation.

Ce système d’imagerie aura permis d’extraire rapidement un certain nombre de projectiles. Grâce aux « Petites Curies », plus d’un million de blessés auront été secourus. Plus encore, cette utilisation aura permis

« d’assigner à la radiologie, en tant que moyen de diagnostic médical, une place conforme aux services qu’elle est susceptible de rendre, non seulement en temps de guerre mais aussi en temps de paix »3

 

1- Marie Curie, La radiologie et la guerre. Paris : Librairie Félix Alcan, 1921, p. 2.

2- Ibid. pp. 38-39.

3- Ibid. p. 114

 

Bibliographie :

GOLDSMITH, Barbara. Marie Curie : portrait intime d’une femme d’exception. Paris : Dunod, 2006.

RADVANYI, Pierre. Les Curie : deux couples radioactifs. Paris : Pour la science, 2001.

REID, Robert. Marie Curie : Derrière la légende. Paris : Seuil, 1983.

 

Turquie : la République se présidentialise

république présidentielle1

Le 6 septembre, le gouvernement d’Ahmet Davutoğlu a obtenu la confiance du parlement par 306 voix contre 133. Ainsi s’achève les phases essentielles de la transition politique provoquée en Turquie par l’élection de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence de la République, le 10 août dernier. Mais plus qu’à un changement de personnes, nous venons d’assister à un véritable changement de régime.

L’intérim de deux présidents et de deux premiers ministres

Élu président dès le premier tour avec près de 52% des suffrages, Recep Tayyip Erdoğan, dont le résultat a été consacré par le YSK (Conseil supérieur des élections) dès le 15 août, n’a pas abandonné pour autant ses fonctions gouvernementales. L’aspirant président a attendu pour le faire, la veille de la passation de pouvoirs avec son prédécesseur, Abdullah Gül. Entretemps, il s’est employé à mettre en place son successeur à la tête du gouvernement, annonçant lui-même, dès le 21 août, le choix république présidentielle2d’Ahmet Davutoğlu après la réunion des instances dirigeantes du parti et le faisant ratifier par un congrès extraordinaire, le 27 août. Ce n’est que le 28 août, jour de son intronisation à la présidence, que le Journal officiel a annoncé son élection.

En dépit de son caractère inédit, cette transition s’est déroulée presque sans anicroches. La seule contestation majeure est venue des partis d’opposition, dénonçant une atteinte à la Constitution et plaidant que Recep Tayyip Erdoğan aurait du cesser d’être premier ministre dès le 15 août (annonce des résultats par le YSK). Ce constant a conduit le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, à refuser de participer aux cérémonies d’investiture du nouveau président et a vu les parlementaires du CHP protester avant la prestation de serment de ce dernier au parlement. L’incident n’a pourtant pas empêché les cérémonies de suivre leur cours et de s’achever par une passation de pouvoirs en grandes pompes à Çankaya.

La tête et les jambes !

De toute évidence cette transition a débouché, comme l’avait laissé entendre les déclarations de campagne du candidat Erdoğan, sur une nouvelle configuration de l’exécutif qui voit le président choisir son premier ministre, même si ce choix a du être formellement consacré par les instances du parti. Au soir des cérémonies d’investiture en effet, le nouveau président a nommé Ahmet Davutoğlu à la tête du gouvernement, et celui-ci a présenté son gouvernement dès le lendemain. Ce gouvernement est très largement la copie du précédent. Seuls 4 nouveaux noms apparaissent. Les vice-premiers ministres, Beşir Atalay et Emrullah İşler, sont remplacés par Yalçın Akdoğan (l’un des plus proches conseillers de Recep Tayyip Erdoğan) et Numan Kurtulmuş (l’ex-leader du Saadet Partisi, rallié à l’AKP, cf. notre édition du 1er octobre 2010). Mevlüt Çavusoğlu (l’ancien président de république présidentielle3l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, devenu ministre des affaires européennes dans le gouvernement Erdoğan) prend la succession d’Ahmet Davutoğlu à la tête de la diplomatie turque. Il est remplacé aux affaires européennes par Volkan Bozkır. Aux douanes, Hayati Yazıcı laisse sa place à Nurettin Canikli.

Ainsi, la nomination du gouvernement Davutoğlu a pris toutes les apparences d’un remaniement du gouvernement Erdoğan. De toute évidence, nous ne sommes plus dans un régime parlementaire, mais dans une sorte de régime semi-présidentiel où le président de la République définit les grandes orientations de la politique du pays et où le premier ministre les met en œuvre. En choisissant rapidement Ahmet Davutoğlu, son ancien ministre des affaires étrangères, pour lui succéder à la tête du parti majoritaire et du gouvernement, Recep Tayyip Erdoğan a étouffé dans l’œuf les velléités d’Abdullah Gül de se maintenir au plus haut niveau. Alors que l’ancien président avait tergiversé et fait savoir qu’il ne souhaitait pas être un premier ministre aux ordres, l’ancien chef de la diplomatie turque n’a pas fait mystère de son allégeance au nouveau président de la République. À elle seule la reconduite du gouvernement Erdoğan et l’acceptation de cette situation par le nouveau premier ministre montrent à quel point ce dernier est désormais soumis à la tutelle présidentielle. Kemal Kılıçdaroğlu en a conclu qu’était venue l’époque des «premiers ministres marionnettes». Dans les années 1970, Michel Jobert, un de nos anciens ministres des affaires étrangères, évoquant le couple président-premier ministre en régime semi-présidentiel, avait eu cette expression évocatrice : «C’est la tête et les jambes !». Ahmet Davutoğlu n’a pas été nommé premier ministre pour avoir des idées plein la tête et s’en servir pour disposer d’une marge manœuvre à l’égard de Recep Tayyip Erdoğan, mais surtout pour faire la preuve qu’il a des mollets d’acier lui permettant de courir vite et longtemps pour «son président».

Osmanlı Cumhuriyeti

Sans révision de la Constitution, le régime a donc changé du fait de la logique nouvelle qui domine les relations président-premier ministre, au sein de l’exécutif. Par rapport à ce qui existait en régime parlementaire, cette logique s’est inversée. Celui qui dominait (le chef du gouvernement) est devenu l’exécutant de celui qui antérieurement n’exerçait qu’une magistrature morale hors de la dynamique politique essentielle. Cette nouvelle logique n’est pas simplement lisible à travers les événements de la transition politique que nous venons de relater, mais aussi dans la symbolique qui domine république présidentielle4désormais l’exercice du pouvoir. Nous avions relevé dans une précédente édition qu’au soir du 10 août, le premier geste du leader et fondateur de l’AKP, après avoir eu confirmation de son élection, avait été de se rendre à la mosquée d’Eyüp, comme le faisait naguère les sultans ottomans dès l’annonce de leur intronisation. D’autres événements symboliques sont intervenus depuis. Ainsi, à peine un jour après son investiture, le nouveau président a pris possession d’un nouvel avion officiel, un Airbus A330-200 Prestige, commandé comme par hasard par lui-même il y a 3 ans et conçu sur le modèle des avions présidentiels des grands Etats. Recep Tayyip Erdoğan a étrenné son nouvel avion, repeint aux couleurs de la Turquie, dès son premier déplacement officiel qui l’a conduit (via une escale en Azerbaïdjan) au sommet de l’OTAN à Cardiff, où il a retrouvé les grands de ce monde.

Plus impressionnant encore, le nouveau président a annoncé qu’il allait délaisser la traditionnelle résidence des chefs d’Etat turcs à Çankaya depuis Atatürk (le fameux Köşk) pour s’installer dans un nouveau palais construit récemment (non sans polémiques d’ailleurs) dans la forêt de la ferme d’Atatürk à Ankara. Cet édifice que Recep Tayyip Erdoğan avait fait bâtir comme par hasard pour le premier ministre, ces dernières années, deviendra la nouvelle résidence présidentielle, tandis que république présidentielle5Ahmet Davutoğlu héritera de… Çankaya. Cette décision a été très mal accueillie par le leader du parti kémaliste Kemal Kılıçdaroğlu qui a déclaré : «Les sociétés sont attirées vers le chaos quand on les coupe de leurs traditions.»

Le sultan et son grand vizir installés, il ne restait plus qu’à rétablir le califat… À cet égard, on pouvait compter sur Ahmet Davutoğlu qui a fait savoir qu’il estimait que le Diyanet (direction des affaires religieuses qui a pris la succession du califat après sa suppression en 1924 mais qui ne joue qu’un rôle essentiellement bureaucratique consistant à organiser la religion majoritaire sunnite hanéfite) devait retrouver un rôle spirituel et ne pas demeurer qu’une simple structure administrative. La mesure ne surprendra pas dans une république présidentialisée qui s’ottomanise chaque jour un peu plus….

JM

 

Note de lecture : Augustin BERQUE, La Mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?

par Claire Somaglino

Mésologie

Vient de paraître aux presses universitaires de Paris Ouest, un petit opuscule écrit par Augustin Berque, texte d’une conférence qu’il avait donnée début décembre 2013 à l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense. En quelques 65 pages, l’auteur expose le parcours scientifique et intellectuel qui l’a conduit à s’intéresser à la mésologie (science des milieux), à la (re)fonder et en synthétise les grandes articulations et définitions, en particulier au travers des concepts de « médiance » et de « trajection ».

Je pourrais continuer ici sous la forme d’une note de lecture classique et résumer les grands points de l’ouvrage, mais il me semble important tout d’abord de préciser pourquoi cet intérêt pour la mésologie dans le cadre d’un programme de recherche sur la toponymie égyptienne antique et médiévale. Tout au long de l’élaboration de Systèmes Toponymiques, notre principal intérêt n’a pas été – nous l’avons déjà précisé ailleurs[1] – l’aspect purement linguistique de la toponymie, ou encore la seule localisation sur une carte des lieux dénommés – d’ailleurs souvent impossible. Il nous a dès le départ semblé plus porteur de sens et novateur d’envisager nos recherches dans le cadre d’une réflexion élargie sur l’espace égyptien, sa gestion et sa perception – dans lequel linguistique et « localisation » ne sont que des « outils » parmi d’autres.

Pour cela, nous nous sommes largement nourris des outils théoriques de la géographie, et plus particulièrement des travaux initiés par Jacques Lévy et Michel Lussault. Pour ne citer que ceux-ci, le Dictionnaire de la Géographie et de l’espace des sociétés paru en 2003 chez Belin[2], qu’ils ont co-dirigé, ou encore l’essai de Michel Lussault, L’Homme spatial, la construction sociale de l’espace humain, paru en 2007 au Seuil, ont été de constants moteurs et sources de réflexions.

Au cours de ces lectures, ou encore au détour des pages des ouvrages de Gérard Chouquer consacrés à l’archéogéographie[3], le nom d’Augustin Berque, et les concepts de médiance, de trajection, d’écoumène sont souvent apparus. Il avait en particulier rédigé plusieurs notices du Dictionnaire, comme celles consacrées au « Lieu », au « Géogramme » ou à l’ « Écoumène ». Mais j’avoue que la terminologie employée – que ce soit celle forgée par A. Berque ou les termes qu’il empreinte largement à la philosophie – m’avait quelque peu intimidée, et je remettais toujours à plus tard l’exploration de la mésologie, sentant confusément qu’il fallait s’y « plonger » sérieusement.

La parution de La Mésologie, pourquoi et pourquoi faire ?, que j’ai croisé par hasard en ce mois d’août sur les tables au choix d’ouvrage toujours si judicieux de la librairie Compagnie à Paris – sources de multiples découvertes qui n’ont pas peu marqué mon cheminement intellectuel –, est venu réactiver l’envie de m’initier aux travaux d’Augustin Berque. D’autant que la période estivale incite aux lectures « hors-pistes », de celles qui nourrissent en profondeur la réflexion et enrichissent au final très souvent nos sujets de recherche favoris.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Il faut certes parfois « s’accrocher » pour « digérer » complètement certains passages, mais l’auteur définit généralement les termes ou donne des exemples précis, issus en particulier de la culture japonaise, dont il est un spécialiste. Une pensée riche et complexe ne se laisse de toutes les façons pas décoder à la toute première lecture, et l’on a un réel plaisir à s’arrêter, réfléchir, revenir sur tel ou tel paragraphe… Il est également particulièrement intéressant de comprendre l’élaboration de la pensée d’A. Berque, de ses jeunes années de thèse en géographie, à son très long séjour au Japon et son enseignement à l’EHESS. Il décrit avec franchise comment ses études de géographie, le contact avec le terrain, lui ont fait davantage sentir intuitivement dans un premier temps, l’importance du « milieu ». Puis l’apport progressif de ses diverses lectures – en particulier Tetsurô Watsuji – et une réflexion sans cesse reprise au prisme de celles-ci, lui ont permis progressivement, dans plusieurs ouvrages, de formaliser « sa » mésologie (puisque le terme n’est pas de lui).

Et combien est ambitieux le programme ! « La mésologie n’est rien de moins qu’une remise en cause des fondements du paradigme occidental moderne classique, celui qui a permis la révolution scientifique et, de là, la modernité » (p. 67)… rompre avec le dualisme sujet-objet… en bref repenser les rapports de l’homme au monde ! C’est là l’objectif large que donne Augustin Berque à la mésologie. Et en cela, ce n’est plus uniquement le chercheur qui est interpellé par ses propos, mais bien l’homme et le citoyen, désireux d’envisager autrement – et il y a là urgence en la matière ! – les relations de l’homme à son environnement.

L’objectif plus spécialisé que l’auteur donne également à la mésologie (et c’est d’ailleurs par là qu’il a commencé), se situe dans « un champ de recherche plus ou moins assimilable à la géographie culturelle, à l’anthropologie de la nature, à l’écologie politique, voire à l’économie territoriale ou au droit de l’environnement » (p. 67). C’est à ce titre qu’elle nous intéresse plus particulièrement pour nos études de toponymie égyptienne [il ne s’agira pas cependant ici de chercher à plaquer concepts et vocabulaire sur nos « analyses égyptiennes », mais plutôt d’évoquer quelques exemples qui me sont parfois venus en tête à la lecture de ces pages]. Les concepts de « médiance » et de « trajection », créés par A. Berque, en constituent les fondements. Ils sont redéfinis ici dans les chapitres 3 et 4 de ce court essai. Si les termes employés effraient peut-être le néophyte… les concepts qu’ils recouvrent sont particulièrement opératoires. Je ne tenterai pas ici de les résumer, mais je donne simplement quelques citations qui inciteront à la lecture : « la médiance, en somme, c’est le couple dynamique formé par l’individu et son milieu, et c’est ce couple qui est la réalité de l’humain dans la plénitude existentielle » (p. 33), ces « deux moitiés constitutives de l’être humain concret : son corps animal et son corps médial (i.e. son milieu) », ne peuvent exister qu’ensemble (p. 37). Ce qui entraîne donc à penser autrement le « milieu » : « dire que le milieu est à la fois naturel et culturel, collectif et individuel, subjectif et objectif, c’est dire qu’il faut essayer de le penser dans sa dimension propre ; laquelle n’est ni celle de l’objet, ni celle du sujet, mais celle des pratiques qui ont engendré le milieu au cours du temps, et qui sans cesse l’aménagent/réaménagent » (p. 40). Une dimension que l’auteur qualifie de « trajective ».

Cette analyse a aussi le grand avantage de prendre pleinement en compte la dimension temporelle, notamment grâce aux « chaînes trajectives » (chapitre 6) : le mouvement est permanent, mais s’appuie constamment sur l’existant pour le modifier, le réinventer. On pensera ici aux « systèmes toponymiques » égyptiens : l’arrivée de nouveaux dirigeants, de populations nouvelles, d’une nouvelle langue, etc., ne gomme jamais complètement les anciens systèmes. Les nouveaux arrivants s’appuient sur ces systèmes existants, modifient ou ajoutent les éléments qu’ils jugent nécessaires à la prise de possession du territoire, à l’affirmation de leur autorité. Le reste est conservé, transposé, transformé progressivement par le passage d’une langue à l’autre (de l’égyptien ancien au grec et à l’arabe).

La toponymie est justement une bonne entrée pour appréhender les interactions constantes entre l’homme et son milieu, pour comprendre « comment la réalité d’un certain monde apparaît à ceux qui en relèvent » (p. 22). Car dénommer les lieux est un acte symbolique, même lorsqu’il s’agit d’un microtoponyme désignant un champ ! La toponymie donne moins une idée de l’environnement dans lequel évoluait les hommes, que des relations, spécifiques à chaque culture et chaque période, de l’homme à cet environnement. Les lieux n’existent finalement que par la nomination.

La réflexion d’Augustin Berque sur la linguistique, qu’il développe plutôt dans Poétique de la Terre. Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie – qui vient également tout juste de paraître chez Belin –, m’intéresse également dans le cadre de la réflexion sur les processus de nomination. Récusant une projection arbitraire des signifiants et du sens sur les choses, Augustin Berque envisage là encore l’ensemble en terme de trajection, de rapports trajectifs, de chaînes trajectives : « mots et choses croissent ensemble » ; « les mots n’ont de sens que grâce au lien qu’ils ont toujours avec la substance, la chose ». Ou le lieu donc. Les mots, les toponymes, ne signifient que « dans un certain milieu et une certaine histoire ». La toponymie religieuse égyptienne en est un exemple particulièrement éclatant, que l’on peut mettre en résonance ici avec les « lieux renommés » de la littérature japonaise (Poétique de la Terre, p. 132-133).

Les processus analysés par A. Berque m’ont immédiatement évoqué un cas égyptien que j’ai analysé par ailleurs[4], celui du « surnom de pays » Khetem, employé dans les textes et légendes de scènes inscrits sur les parois des temples ptolémaïques pour désigner l’Égypte. Il constitue un bon exemple de ce « processus de création continu ». Pour expliquer l’emploi de ce toponyme Khetem, il faut comprendre les références culturelles et historiques à disposition des hiérogrammates du temple d’Edfou qui l’ont forgé, mais également leurs intentions quant à l’emploi précis de ce « surnom », dans une volonté d’influer à plusieurs niveaux sur leur milieu. Ils emploient donc, pour qualifier l’Égypte, un terme dont le sens étymologique est « ce qui est clôt, ce qui est scellé »… donc ce qui est sécurisé et imperméable aux invasions extérieures telles qu’elles touchaient l’Égypte depuis plusieurs siècles, avec une virulence toute particulière au moment de la création du terme. Mais le nom commun khetem était également en usage au temps du plus grand rayonnement de l’empire égyptien (le Nouvel Empire), pour désigner les postes-frontières du pays, en particulier celui de la frontière nord-est, point d’entrée le plus fragile. J’ai démontré en détail qu’il s’agit ici d’une référence voulue et explicite de la part des créateurs de ce « surnom », afin de faire appel à tout un arrière-pays de liens et de correspondances, de symbolisme et d’images. Ici, c’est donc la « fonction évocatoire » plus que locative du toponyme qui joue à plein. Par la création de ce terme, il s’agit bien, par retour sur la réalité, par la performativité de l’écrit, toujours si présente à l’esprit des Égyptiens, d’influer sur le monde. De faire exister l’Égypte en tant que ce pays scellé, fermé, donc préservé. Co-suscitation donc. Rapidement cependant, Khetem n’est plus employé dans les textes des temples d’Edfou et de Dendera qu’avec un sens moins marqué : il désigne l’Égypte, mais sans la charge symbolique précédemment évoquée. On retrouve là encore un processus de « sclérose » largement décrit par A. Berque (p. 132).

J’ai donc trouvé dans les travaux d’A. Berque une singulière résonance avec les recherches de toponymie telles que nous les développons depuis trois ans. Mais aussi avec les travaux sur les zones de marge et de frontière de l’Égypte que je développe par ailleurs – bref, avec un intérêt particulier pour l’analyse des relations entre les Égyptiens et leur milieu. D’où le choix de rédiger cette brève note de lecture, afin de donner écho à cette résonance. Parce qu’après tout, un carnet de recherche est aussi fait pour partager nos enthousiasmes, pour montrer nos influences, notre démarche… bref notre recherche telle qu’elle se fait.

Pour aller plus loin :

- Pour l’actualité de la recherche en mésologie et de nombreuses ressources, consulter le site Mésologiques, étude des milieux, URL : http://ecoumene.blogspot.fr

- A. Berque s’est vu confier de 2012 à 2014 la première chaire « Développement des territoires et innovations » de l’université de Corse : http://fundazione.univ-corse.fr/Chaire-Developpement-des-territoires-et-innovation_r10.html

Les vidéos intégrales des conférences qu’il a données dans ce cadre sont disponibles en ligne sur la chaîne de l’université : http://www.dailymotion.com/playlists/user/univcorse/1

[1] Voir les pages de présentation du programme sur ce site (Qui sommes-nous et Axes de recherches), et l’introduction que Sylvain Dhennin et moi-même avons écrite pour les actes des deux colloques de toponymies organisés dans le cadre du programme en 2011 et 2012 (« Les enjeux de la toponymie égyptienne », Décrire, imaginer, construire l’espace : toponymie égyptienne de l’Antiquité au Moyen-Âge, RAPH, à paraître à l’Ifao).

[2] À noter la nouvelle édition revue et augmentée du Dictionnaire, publiée en 2013. Sur les impératifs qui ont présidé à cette nouvelle édition : J. Lévy, M. Lussault, « Penser en mouvement », EspacesTemps.net [en ligne], Traverses, 15/07/2014, URL : http://www.espacestemps.net/articles/penser-en-mouvement/ [page consultée le 25 août 2014].

[3]Pour une synthèse sur la définition et le positionnement de l’archéogéographie, cf. M. Watteaux, « La terre en héritage », EspacesTemps.net, Travaux, 27.08.2014, URL :
http://www.espacestemps.net/articles/la-terre-en-heritage/ [page consultée le 29 août 2014]

[4] Cl. Somaglino, « À propos des modes de dénomination de l’Égypte dans les textes ptolémaïques : le cas de Khetem », dans S. Dhennin, Cl. Somaglino (éds.), op.cit.

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